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En observant la réalité, celle des êtres, des événements, des lieux, n'éprouve-t-on pas quelquefois l'impression qu'elle pourrait nous être livrée autrement ? Ce que nous voyons n'est peut-être pas exactement ce qui est ou ce qui a lieu et un regard tout autre ne parvient-il pas à bouleverser les données les plus immédiates ? C'est ainsi que se découvre un monde insolite, étrange ou inquiétant qui met à mal l'existence, le passé, l'histoire des êtres de chair ou de papier. L'inattendu survient souvent au cours de ces récits et certains héros ne savent plus très bien où se situe la vérité - leur vérité - où se trouve le mensonge. En parcourant ces nouvelles, on devine que les certitudes humaines sont fragiles, que seuls les mots parviennent à concilier réalité et fiction qui se fondent dans un même élan, une même unité.
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Le vin, pour l'ivresse. Étoilé parce que consigné. C'est la misère qui vous y attache, à ce vin-là. Il est mauvais mais pas cher et l'on peut, au fin fond de la déveine, troquer sa bouteille vide contre quelques sous qui, ajoutés à d'autres, permettront d'avoir assez pour en racheter un, deux ou trois litres. Juste de quoi tenir une soirée de plus. « Sa couleur est râpeuse, trouble, compacte, presque solide, son goût âcre et rêche. Lentement, il déchire l'oesophage et vient couler dans l'estomac, glacial. Le ventre a alors un mouvement de rejet face à cette intrusion, un spasme de dégoût qui arrache un frisson bref intense. Mais le vin n'en a cure. Il se répand déjà dans la chair, dans les nerfs, dans les veines. C'est que, hautain et sûr de lui, il parcourt d'un pas conquérant son domaine. D'ailleurs, voici déjà les cellules qui le reconnaissent et s'ouvrent, avides. »
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Ce soir-là, comme tous les soirs, il rentra assez tard de son travail. Comme tous les soirs, son geste automatique à la boîte aux lettres, qui, ce soir-là, était vide - Parfait ! se dit-il - puis les six étages, la clef dans la serrure, la porte ouverte et refermée, le coup d'oeil sur le répondeur. Le témoin ne clignotait pas, personne n'avait cherché à le joindre. Et c'était bien ainsi. Comme il désirait être tranquille, du moins tenter de l'être, avec soi-même seulement, il débrancha répondeur et téléphone. Ferma sa porte à double tour. Seul il se voulait. Sans liaison avec le monde. Contact néant, fils coupés. N'être qu'un blanc, une absence, un silence. Il décida et ne décida pas. C'était, ce soir-là, une évidence. Il se retrouvait donc face à lui-même, et il alla d'ailleurs se regarder un moment dans la glace de sa salle de bains, ce qui lui était une façon, ce soir, de prendre conscience de l'existence corporelle de ce soi qui, si souvent, tente de s'oublier en de nombreuses occupations ou vains divertissements. Puis il s'allongea sur la moquette du salon, pour sentir l'espace, le plein espace vide autour de lui. Avant d'aller, paisible, se coucher. Le matin s'ouvrait, vaste. Et sans réveille-matin ! Sa décision, en effet, demeurait irrévocable : il n'irait pas travailler.
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Marc arriva dans les premiers jours de mai à Saïda. Une petite ville algérienne accrochée à la montagne et traversée par une route qui conduit au désert. En ce temps-là habitée, en sus des autochtones, par beaucoup de militaires. Deux mois plus tard, il mourait. Sous mes yeux. Une espèce de folie héroïque l'avait poussé à faire le mariol devant la mort, comme un toréador devant le taureau. En quelques jours, j'en avais vu des hommes, et des meilleurs, tomber autour de moi, autant qu'un ancien de Verdun pendant la bataille. En y réfléchissant, j'avais beau me dire que c'était la guerre, il n'empêche. Un vrai massacre. On s'était battu pour me délivrer. Avais-je une quelconque valeur marchande ou politique, voire intellectuelle ? Rien du tout. On appliquait simplement la règle du jeu : j'avais été capturé, il fallait me libérer, question d'honneur. Si quelqu'un me l'avait demandé, j'aurais répondu que je ne valais guère plus qu'une crotte de chien. Et par-dessus le marché, moi, j'avais survécu à tous les mauvais coups ; mais pas le curé, mais pas Marc, et pas non plus le tirailleur et d'autres. J'avais bénéficié, au cours de ma capture, d'une succession de miracles, le mot n'est pas trop fort. Il fallait se rendre à l'évidence, la providence, le destin, ou, autant l'appeler par son nom, Dieu, m'avait accompagné et protégé. Pourquoi moi ?
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Au fond du regard la besogne avance lentement. Mon père lâche ses outils, se redresse, s'appuie sur le coude et me scrute. - C'est sympa de faire ce chantier ensemble, me dit-il. La face orientée vers le soleil, il me sourit la main placée en visière au-dessus des sourcils ; je reste de glace. De fines croûtes strient sa bouche qui dans sa jeunesse aimantait celles des femmes. Souffrant d'une maladie de peau il l'égratigne sans cesse avec ses ongles, sans se les brosser, même quand il vient de réparer le carburateur de la voiture. Ses traits se tendent, la sueur ravine ses rides. - Tu fais la gueule ? m'interroge-t-il. Mes yeux abandonnent les siens pour mes chaussures, leurs coutures qui sautent, les lacets durcis par le ciment. À la commissure de mes lèvres point un sourire. - Tu dis rien ? insiste-t-il. Son visage respire la frustration ; au lieu de l'exprimer par des paroles il fait siffler ses naseaux. - Qu'est-ce que tu veux que je te dise ? Je hausse les épaules et shoote dans un silex. Sa vue et sa main qui coupait la lumière trop vive chutent sur les graviers. Des mots se fendillent à la lisière de sa bouche, je les devine plus que je les entends. Dans un soupir il remue la tête de droite et de gauche. Il est à terre je suis debout mon ombre tire un trait noir sur son corps.